un texte de Bouna Mbaye, initialement publié en anglais sur Palestine Chronicle, le 26/9/26
Momodou Taal et Amandla Thomas-Johnson sont doctorants au sein de l’université de Cornell. En 2025, ils ont été contraints de quitter les Etats Unis après avoir été harcelé par l’administration Trump et ICE, le bras armé de sa politique anti-migrants. Alors que l’université de Cornell menace désormais de leur retirer leur bourse s’ils ne retournent pas aux Etats-Unis, Momodou et Amandla refusent de céder à ce chantage et ont lancé une campagne de levée de fonds en ligne afin de financer leur dernière année de doctorat.
Quand l’université de Cornell fait du « chantage à la bourse d’études »
L’été dernier, l’université de Cornell, membre de l’ « Ivy League», qui regroupe les huit universités privées les plus anciennes et les plus prestigieuses des Etats Unis, adressait un courriel à deux de ses doctorants. Dans ce message, l’administration de Cornell indiquait à Momodou Tall et Amandla Thomas-Johnson qu’ils perdraient leur bourse d’études s’ils ne revenaient pas donner des cours sur le campus d’Ithaca, dans l’Etat de New York.
Dans la mesure où ces deux étudiants ont été clairement ciblés par les autorités migratoires états-uniennes et qu’un retour aux Etats-Unis est plus qu’improbable, pour ne pas dire impossible, cette annonce de l’université de Cornell s’apparente à une suspension de facto de la bourse dont Momodou Taal et Amandla Thomas Johnson bénéficiaient jusqu’alors dans le cadre de leurs études doctorales, y compris depuis leur départ forcé des Etats-Unis en 2025.
Momodou Taal et Amandla Thomas-Johnson ont joué un rôle central dans les mouvements de contestation estudiantine sur le campus de Cornell pour dénoncer la complicité du gouvernement des Etats-Unis mais aussi des dizaines d’universités états-uniennes, dont Cornell, dans le génocide en Palestine.
Dans une déclaration rendue publique après l’annonce, par l’université de Cornell, de la suspension prochaine de sa bourse d’études, Taal avait ainsi estimé que « l’université de Cornell a décrété que son investissement dans le génocide pesait plus lourd que sa responsabilité vis-à-vis de ses étudiants. Pendant mes études à Cornell, j’ai été suspendu à deux reprises, banni du campus, empêché puis interdit d’enseigner, et déclaré persona non grata. Pendant mes études à Cornell, j’ai été de fait assigné à résidence. On m’a remis une carte indiquant les endroits où j’avais le droit d’aller et ceux où je ne devais pas me rendre. »
De son côté, Amandla Thomas Johnson a déclaré lors d’une interview accordée au média Palestine Chronicle : « si j’ai été ciblé de manière aussi grossière, c’est avant tout parce que j’ai dénoncé la complicité de certains chercheurs à l’université de Cornell dans le génocide en Palestine. En effet, ces chercheurs sont impliqués dans la conception d’armes et la recherche pour l’industrie israélienne d’armement ».
Le « prix à payer » pour défendre la Palestine
Les deux étudiants ont payé un prix particulièrement élevé pour leur combat contre la complicité du gouvernement des Etats Unis et de l’université de Cornell dans le génocide en Palestine. Harcelés par ICE, Momodou et Amandla ont été contraints de quitter les Etats-Unis, respectivement en mars et en avril 2025, alors même que l’administration Trump menaçait de les arrêter et/ou de les expulser.
Créée en 2002 sous l’administration Georges W. Bush, au lendemain des attaques du 11 septembre 2001, le Service de l’immigration et des douanes des États-Unis (US Immigration and Customs Enforcement, en anglais, plus connu sous son acronyme ICE) est progressivement devenu un des principaux instruments des politiques anti-migratoires des gouvernements successifs des Etats-Unis, en particulier sous les administrations Donald Tump.
Depuis le vote de la fameuse loi intitulée ‘‘One Big Beautiful Bill Act’’ en 2025, ICE est devenue l’agence fédérale de maintien de l’ordre la mieux financée aux Etats-Unis. Alors que le principal objectif de cette agence fédérale est de mener la traque aux « migrants illégaux » si chère à Donald Trump, ICE s’est fait connaitre pour ses très nombreuses violations des droits humains, richement documentées, et son implication dans la mort de plusieurs personnes, dont des citoyens états-uniens.
Des agents de ICE ont ainsi été impliqués dans la mort de Renee Nicole Good et Alex Pretti, deux citoyens étatsuniens, en janvier 2026. A la même période, des agents de ICE ont procédé dans l’Etat du Minesota, à l’arrestation de Liam Conejo Ramos, écolier de 5 ans qui a ensuite été utilisé comme « appât » pour arrêter sa mère. Le jeune Liam et son père ont ensuite été envoyés vers un centre de détention au Texas, à 1500 km du lieu où ils résidaient. En juillet 2026, Lorenzo Salgado Araujo et Joan Sebastian Guerrero, respectivement citoyens mexicain et colombien ont été tués par des agents de ICE.
C’est cette même agence fédérale qui a harcelé et essayé d’arrêter les deux doctorants de l’université de Cornell en raison de leur implication dans le mouvement estudiantin de protestation contre le génocide en Palestine. Interrogé par The Palestine Chronicle, Momodou Taal a ainsi déclaré : « Dès que Donald Trump est revenu au pouvoir, son administration a indiqué que les étudiants internationaux impliqués dans le mouvement pro-palestinien seraient des cibles. Je savais que je courais un risque. Des agents des forces de l’ordre non-identifiés se sont présentés devant mon lieu de résidence. Le 21 mars [2025], mes avocats ont reçu un message de lCE qui m’enjoignait à me rendre. Mon visa étudiant a été révoqué. Pendant près de deux semaines, j’ai dû me cacher. Je ne pouvais plus vivre comme une personne normale. J’ai sollicité une protection juridique auprès du tribunal. Mais cette protection m’a été refusée. En fin de compte, j’avais un choix difficile à faire entre rester, au risque de finir en détention, ou partir. Fin mars [2025], j’ai donc décidé de quitter les Etats-Unis ».
Le cas de Momodou Taal n’est pas isolé. En effet, Amandla Thomas-Johnson, ami de Momodou et doctorant à Cornell dont les recherches portent sur la révolution grenadienne, l’internationalisme noir et la solidarité internationale, a également été pourchassé par les autorités états-uniennes en raison de son implication dans le mouvement estudiantin de protestation contre le génocide à Gaza sur le campus de l’université de Cornell. Comme Momoddou, Amandla a dû se cacher pendant plusieurs semaines avant de s’ « auto-expulser » des Etats Unis en passant par la frontière canadienne.
Interrogé par The Palestine Chronicle, Amandla Thomas-Johnson rappelle que « Google a transmis mes données personnelles à ICE, de manière totalement illégale. Dans le cadre de ma carrière de journaliste, j’ai eu l’occasion de voyager dans plusieurs pays en Afrique et au Moyen-Orient et j’ai consacré plusieurs articles à la « guerre contre le terrorisme ». J’ai étudié de très près la manière dont le gouvernement des Etats-Unis collabore avec certaines multinationales au nom du « contre-terrorisme » ».
En janvier 2026, Momodou Taal a été arrêté puis détenu par des policiers en civil et interrogé pendant 6 heures à son arrivée à l’aéroport de Heathrow à Londres. La police a également procédé au prélèvement de son ADN ainsi qu’à la confiscation de ses appareils électroniques au nom d’une loi anti-terroriste votée en 2000.
Momdoou et Amandla, qui sont tous les deux citoyens britanniques, vivent désormais en Egypte, un choix qui s’explique par des raisons économiques, le coût de la vie en Egypte étant relativement moins élevé qu’en Europe. Pour les deux doctorants, le « chantage à la bourse » exercé par l’université de Cornell constitue une décision cynique qui vise à les priver des ressources financières dont ils ont besoin pour finir leur doctorat : « il s’agit clairement d’une mesure politique de la part d’une université qui est complice du génocide en Palestine et qui a cédé face à la pression de l’administration Trump. Cornell sait parfaitement qu’il nous est impossible de retourner aux Etats-Unis. Même si nous parvenions à obtenir le visa -ce qui est très improbable- nous serions immédiatement arrêtés par ICE dès notre arrivée dans n’importe quel aéroport aux Etats-Unis ».
« Nous ne capitulerons pas : la Palestine est l’épreuve de vérité ! »
Avant de quitter les Etats-Unis, Momodou Taal avait intenté une action en justice afin de contester la légalité des décrets pris par l’administration Trump que Momodou et ses avocats ont estimé non conformes à la constitution.
Les parcours de Momodou Taal, Amandla Thomas-Johsnon, mais aussi de Mahdmoud Khalil – étudiant palestinien et algérien qui avait été détenu par ICE en raison de son rôle dans le mouvement estudiantin contre le génocide à Gaza – ont relancé les débats sur la liberté d’expression – un droit garanti par le premier amendement de la constitution des Etats-Unis – et sur la liberté académique à Cornell et dans les universités états-uniennes en général.
Depuis l’année dernière, plusieurs universités membres de l’Ivy League ont capitulé face aux menaces de l’administration Trump à propos de leur gestion du mouvement de contestation estudiantine contre le génocide en Palestine. En janvier 2025, Donald Trump avait en effet signé un décret présidentiel qui, sous le prétexte fallacieux de « combattre l’antisémitisme », visait à faciliter l’expulsion des étudiants étrangers propalestiniens.
En juillet 2025, l’université de Columbia a conclu un accord avec l’administration Trump en vertu duquel l’université s’engageait à payer 200 millions de dollars en échange du reversement, par le gouvernement fédéral, d’un financement de 400 millions de dollars qui avait été gelé en guise de représailles contre la gestion, jugée trop molle par l’administration Trump, du mouvement de contestation des étudiants à l’université de Columbia.
Dans le cadre de cet accord, l’université de Columbia acceptait notamment de mettre sous tutelle son département des études sur le Moyen-Orient et d’adopter une nouvelle définition de l’antisémitisme pouvant s’étendre aux critiques contre le traitement des Palestinien-ne-s par Israël, entre autres mesures.
En novembre 2025, l’université de Cornell a conclu un accord similaire avec l’administration Trump : en échange du dégel d’un financement fédéral de 250 millions de dollars, Cornell acceptait de transmettre au gouvernement fédéral des données sur la gestion des accusations d’antisémitisme.
Malgré la campagne de répression qu’ils ont subie, Momodou Taal et Amandla Thomas-Johnson refusent de renoncer à leur engagement ou d’édulcorer leurs positions sur le génocide en Palestine . Momodou a ainsi réitéré au Palestine Chronicle une position qu’il avait déjà livrée lors d’une interview accordée au même média en 2025 : « Aucun sacrifice n’est trop grand pour la Palestine. La Palestine demeure l’épreuve de vérité ultime. Ma boussole morale ».
De son côté, Amandla Thomas-Johnson insiste sur le fait que le prix qu’on leur a fait payer pour leur engagement n’est rien comparé aux atrocités qu’Israel inflige aux Paletsinien-ne-s.
Toutefois, le « chantage à la bourse » décrété par l’université de Cornell risque de placer les deux étudiants dans une situation financière périlleuse. C’est pourquoi Amandla et Momodou ont lancé une campagne de levée de fonds en ligne afin de financer leur dernière année de doctorat.
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